Quand un patient en fin de vie dit : “Je veux mourir”, est-ce vraiment l’expression de sa volonté ?

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que le texte sur la fin de vie est attendu à l’Assemblée nationale en mai, le psychanalyste Roland Chvetzoff, s’interroge, au regard de son expérience, sur la volonté de mourir exprimée par les patients. Elle traduit, souvent, un sentiment de solitude, explique-t-il.

Lorsqu’un patient en fin de vie dit : «Je veux mourir», que nous dit-il vraiment ? L’expression d’un choix mûrement réfléchi ? Une demande claire, déterminée ? Ou bien faut-il y entendre aussi l’écho d’une souffrance plus vaste : celle de ne plus se sentir regardé, désiré, attendu par personne ? Cette phrase, aussi radicale soit-elle, n’émerge jamais dans le vide. Elle est adressée. Elle s’adresse à un proche, à un soignant, à une institution — parfois à la société entière. Et elle nous place, nous qui l’entendons, dans une position troublante : non plus simples accompagnants de la fin de vie, mais interpellés, peut-être même convoqués, à agir. Jusqu’où répondre à cette adresse ? Et comment ?

Prenons l’exemple de M. G., hospitalisé en soins palliatifs. Dès les premiers jours, il dit : «Je veux mourir. Laissez-moi partir…» Mais face au psychologue, il ajoute : «Ma femme me demande de me battre. Mes enfants ont besoin de moi… Mais moi, je ne veux plus leur imposer ça.» Ce n’est plus simplement la douleur physique qui parle. C’est le lien. Ou plutôt, le conflit du lien. Entre ce qu’il pense devoir être pour les siens… et ce qu’il ressent au fond de lui. Plus tard, il glisse à une infirmière : «Et vous, vous en pensez quoi ? On peut encore vivre comme ça ?» Il ne demande plus une autorisation de mourir, mais un regard, une présence, une parole qui le reconnaît comme sujet vivant.

Derrière chaque demande de mourir, il y a souvent un désir qui vacille. Un désir enfoui, parfois inaudible, mais toujours en quête d’un lieu où être entendu. Lacan disait : «Le désir, c’est le désir de l’Autre.» C’est-à-dire que nous désirons à travers le regard et le désir de ceux qui nous entourent. Quand ce désir disparaît, quand le regard des autres se détourne, le sujet peut perdre jusqu’à l’élan de vivre. Ce n’est pas nécessairement vouloir mourir. C’est ne plus trouver de raison de rester en vie. Voilà le cœur de cette parole : «M’entendez-vous ? Ai-je encore une place dans votre désir ?»

La réponse à cette parole est un défi éthique. Car deux excès nous guettent. D’abord, celui d’une réponse trop rapide, en prenant la demande de mourir au pied de la lettre. Par respect, par compassion… Mais peut-être aussi par soulagement, face à une parole trop difficile à accueillir. Ensuite, celui de ne pas répondre du tout, en s’enfermant dans une vision idéalisée du soin, dans une obstination à prolonger la vie, même lorsqu’elle n’a plus de sens pour celui qui la vit. Répondre à la demande de mourir, c’est refuser à la fois la précipitation d’un acte littéral et le silence d’un soin obstiné.

Les soins palliatifs ne consistent pas à hâter la mort. Leur vocation est d’accompagner la vie jusqu’à son terme, dans la dignité. Ils préservent un espace de parole, de lien, de présence – même ténu, même fragile. La loi française permet, dans certains cas extrêmes, une sédation profonde et continue jusqu’au décès. Celle-ci vise à soulager une souffrance réfractaire sans provoquer directement la mort. Mais là encore, une question demeure : la sédation est-elle décidée dans un vrai dialogue ? Ou devient-elle un raccourci silencieux, un évitement face à une parole que l’on n’ose plus entendre ?

L’aide active à mourir, à la différence de la sédation profonde, suppose une intention de donner la mort. Si elle devenait une pratique médicale reconnue, elle transformerait profondément le sens du soin. Car soigner, c’est soutenir un désir, même fragilisé. Donner la mort, ce serait y mettre fin. Dans une société qui valorise l’autonomie, la performance, l’indépendance, que deviennent la vulnérabilité, la faiblesse, la dépendance ? Si le droit de mourir devient une option «normale», celui qui souffre pourrait se sentir obligé d’en faire usage. Pour ne pas peser. Pour ne pas déranger. Le droit deviendrait un devoir.

Dans ce contexte, les institutions ont un rôle essentiel : non pas décider à la place, mais ouvrir un espace de parole, de contradiction, de complexité. Refuser la réponse binaire. Soutenir le sujet jusque dans son ambivalence, ses doutes, ses contradictions. Car ce n’est pas la douleur physique qui fait le plus peur. C’est la perte du lien : à soi, aux autres, à son histoire. Et c’est ce lien que nous devons protéger, ne pas couper trop vite. Tant qu’un souffle demeure, notre tâche commune — soignants, proches, citoyens — est de garder ouverte la possibilité du désir. Même s’il reste muet. Même s’il ne revient pas. L’essentiel est qu’il puisse encore, peut-être, advenir.